Les deux champs du fermier
« Ecoute, l’ami, l’histoire que je m’en vais te conter. Elle se déroule dans la trame du temps, sans cesse, sans relâche. Point ne pourrait interrompre sa course folle sans l’avoir dispensée de par les terres peuplées. Et point ne trouverai le repos avant d’en avoir vu la toute fin.
Par delà les montagnes, dans une lande perdue et ignorée de tous, se trouvait un village. Ses habitants avaient la particularité de cultiver les pensées et les sentiments, dont les champs s’étendaient à perte de vue. Il se trouve qu’il s’agissait là également de leur seul moyen de subsistance. Aussi, chacun subvenait-il à ses besoins, partageant le trop plein à loisir avec son entourage.
Or donc, dans ce village, vivait un jeune garçon possédant deux beaux champs. Étant mauvais gestionnaire et fort peu travailleur, il partageait trop ou trop peu. Ne voulant subir le labeur d’y faire attention, ne serait-ce qu’un peu, il dispensait à foison ses rires et ses boutades, gardant pour lui ses haines et ses regrets.
« Qu’importe aux autres mes malheurs ! répétait-il en riant à qui voulait l’entendre. Je ne veux voir que des sourires, pas des pleurs ! Et si pour autant vous m’offrez vos malheurs, alors je vous offrirai du réconfort en retour. Libre à vous nobles gens, mais je tiens à mon libre arbitre.»
Ainsi, autour du jeune garçon se répandait joie et bonne humeur, tant et si bien qu’un beau jour, une jeune fille vint le trouver. Malgré son manque de confiance apparent, elle resplendissait d’une beauté silencieuse, terrée au fond d’elle même et pourtant tellement présente à la fois. D’une telle intensité que le garçon, à sa vue, se précipita à ses pieds et l’implora.
« Mon champ est votre, déclara-t-il. Prenez-y mon amour et ma confiance. Puisez-y sans souffrance aucune et n’y replantez que ce que vous désirez car je saurai vous apporter ce dont vous avez le plus besoin» .
Il en fut ainsi. Les deux enfants vécurent un long moment ainsi, cultivant ensemble ce terrain mutuel. Elle lui rendit son amour, et d’autre sentiments tout aussi forts. La confiance revint doucement envahir ses propres champs.
Lâs… les temps heureux ne peuvent être éternels. L’amour s’éteignit un jour dans le champ de la belle enfant, pour naître dans un autre.
Regrets, malheur, remords et rancune vinrent alors envahir l’ancien champ partagé, telle de la mauvaise herbe, ne laissant place à aucune autre. Le jeune garçon se vit alors contraint de tout arracher. Les bons sentiments comme les mauvais.
Il ne lui resta plus qu’un seul champ.
Désormais prudent, le jeune garçon devint un jeune homme et ne dispensa plus ses restes qu’avec parcimonie, conservant pour lui la majeure partie de ses maigres récoltes.
La légende raconte qu’il y a eu depuis lors, d’autre prétendantes, mais qu’il ne pouvait leur en offrir bien plus...
-Voilà tout ce que vous aviez à me dire ? Je trouve que votre histoire se finit fort mal messire.
- Que non point. La nouvelle que je d’apporte ne saurait qu’en réjouir plus d’un.
- Qu’en est-il donc ?
- Une nouvelle pousse a émergé du sol mon ami…»










